Silvan TOULZA

Grand Prix de poésie Fabien Artigues 1943

Abat Silvan Toulze

ET SI NOUS PARLIONS DE L'OCCITANIE

Extrait du bulletin de la Société des Etudes du Lot - Juillet Septembre 1980

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La corruption du langage est un signe du temps. Les grands siècles usaient d'une langue sobre et nerveuse; les mots correspondaient aux choses exactement, sans hyperbole et sans enflure.

Les hommes parlaient bien, sans effort apparent, par un mouvement naturel, parce qu'ils pensaient clair et vivaient fortement. La langue s'énerve aux époques de décadence. Le faible enfle la voix, c'est bien connu, pour se donner l'illusion de la force.

Dans tous les domaines, la politique, les arts, la religion même, notre temps multiplie les termes sonores ou singuliers qui ne veulent pas dire grand-chose. Les grands mots dissimulent souvent une pauvre réalité. Celui d'Occitanie serait-il l'un de ceux-là ?

La mode s'en est emparée. Cela commença par les murs. Surtout après un certain mois de mai ! Des slogans vengeurs, en français ou, le plus souvent, dans un occitan approximatif...

Oc ! oc ! partout ! En noir ! En rouge ! En vert ! (C'est plus agréable au regard !) Sur les poteaux indicateurs ! Sur les voitures ! Jusqu'à des produits commerciaux à cette heure qui se veulent occitans ! Mais qu'est-ce donc que l'Occitanie ?

Une légende ? Quelque Belle au bois dormant ? Une sœur cadette de notre Marianne ? Ou plutôt une Comtesse emprisonnée, comme la chantait Mistral ? Un brûlot d'anarchie destiné à démanteler l'Hexagone ? Une langue morte ? Un pays enfin ?...

Ou ne serait-ce qu'un nom vide que la mode a lancé et qui passera comme Racine ou comme le café ? Qu'es aquei ?

Voilà que les journaux en parlent, après les poètes, même ce qu'on appelle " la grande presse ". De timides émissions radiopho-niques se font jour: je salue au passage le mérite d'André Lagarde et de Maurice Andrieu, entre autres !

Le mot et la chose suscitent des controverses. Une revue parisienne (Autrement N°25 juin 1980), tout arrive ! consacre un numéro entier - un peu touffu !-à l'Occitanie. Une revue du Quercy (Quercy Recherche N°32 N°34 1980) en donne un dossier plus restreint, mais sans doute plus ouvert et plus impartial...

Une pléiade de chanteurs occitans sont partis guitare au vent à travers pays annoncer la langue et les revendications occitanes. Et il me souvient d'une soirée de l'an passé, au Festival de Montauban, animé: par Félix Castan. Les organisateurs avaient voulu célébrer la mémoire de Frédéric Cayrou, le vétérinaire-poète de Montpezat-du-Quercy, homme politique du Tarn-et-Garonne, l'un des bons écrivains contemporains de notre langue.

L'auditoire était frémissant: des jeunes gens, des jeunes filles, toute une foule...

Qui de nous, il y a cinquante ans, parmi les disciples de Mistral et de Perbosc, aurait pu espérer un tel renouveau ? Car nous avons maintenant des milliers d'étudiants qui présentent la langue d'oc au baccalauréat; nous avons à Villeneuve-sur-Lot, sous l'impulsion de Marceau Esquieu, à Cahors, grâce à Paul Poulet, à Nîmes, un peu partout, à l'initiative d'André Lagarde, des Stages de printemps ou des Ecoles occitanes d'été, rassemblant une jeunesse fervente qui se réclame de l'Occitanie et de sa langue.

Nous avions, ne l'oublions pas, bien avant l'heureuse effervescence actuelle, le Collège d'Occitanie (31 rue de la fonderie à Toulouse), fondé dans la mouvance de l'Ecole occitane par le majoral Prosper Estieu et l'abbé Joseph Salvat.

C'était en 1927, à Castelnaudary. Il enseigne toujours, à Toulouse, par correspondance, à des centaines d'étudiants de tous âges. Une importante partie des militants actuels de l'Occitanie y ont appris à lire et à écrire.

Eh bien, nous allons parler ce soir de l'Occitanie. Loin de moi la présomption d'embrasser ce vaste sujet dans son ensemble ! Les documents surabondent.

On a écrit tant de livres, publié tant d'articles en France et à l'étranger sur une littérature qu'ignorent trop souvent les fils du terroir dont elle vient et qu'elle chante. Je l'ai pour ma part fréquentée assidûment dès mon jeune age par une faveur spéciale de la Providence.

Sous l'égide d'un maître aussi prestigieux que Perbosc, de Jules Cubaynes, son disciple, pour ne citer que les plus proches, je vous parlerai de ce que j'aime... Il ne saurait s'agir ici que d'aperçus trop rapides sur une histoire contestée et un parler méconnu.

J'essaierai de conduire mon propos sans passion, encore qu'avec amour, me proposant un unique objet: vous apporter quelques lumières sur le nom d'Occitanie et ce qu'il recouvre pour moi, la terre maternelle et la langue dans laquelle j'ai appris à parler.

L'un des meilleurs écrivains d'oc vivants, le gascon Bernard Manciet a dit: " La terre, c'est le reflet du ciel " (Landes de Gascogne). On pourrait aussi bien renverser les termes. Je l'ai éprouvé bien souvent en captivité, dans l'immense Babel qu'était devenu le Berlin de la guerre. Nombre de peuples ont un type physique distinct.

Il n'en est pas ainsi de nos Français: tant de races furent brassées au mélange qu'on n'en trouve guère qui se ressemblent. Mais on les reconnaissait toujours à la qualité du regard, à un certain sourire, reflets d'un sol et d'une culture communs. Or combien plus proches encore apparaissaient ceux qui parlaient la langue d'oc, quel que soit le dialecte employé !

Nous chantions, pour nous détendre, les Chevaliers de la Table ronde ou quelque autre chanson de Paris; nous chantions Aquelos Mountagnos ou Beth Cèu de Pau en pleurant...

Unis davantage, M.-L. Lasvaux l'a justement noté, par cet " amour du terroir qui constitue un puissant lien entre ses habitants ".

Une fraternité plus profonde liait entre eux ces exilés, aussi français que les autres certes, mais fils du pays que Mistral a appelé l'Empire du Soleil. La plupart d'entre eux en ignoraient la raison. Ils ne savaient même pas que leur idiome local fût une langue de culture.

Ils ne l'avaient jamais apprise ni lue dans aucun livre. On les avait dépossédés de leurs premières richesses, le parler natal et l'histoire de leurs aïeux.

Ils appartenaient, comme le dit le professeur André Compan dans son livre, Le Comté de Nice, " à cette immense zone des pays d'oc qui recouvre près d'un tiers de l'Etat français contem-porain. Cette langue d'oc a été sans discussion possible celle d'une ethnie et non celle d'une nation.

Faute d'avoir constitué le ciment d'une unité politique, elle est un des rameaux romans porteur de civilisation et elle a créé une culture originale... " (André Compan, Le Comté de Nice Paris Seghers 1980 P 317). On ne saurait mieux dire. Et le majoral Compan de délimiter d'une façon précise les terre d'oc: " La limite linguistique entre les zones d'oïl et d'oc part du confluent Garonne-Dordogne et suit une ligne Blaye-Ribérac-Montbron - Confolens-Bellac-Bénévent-Guéret-Jarnages-Chambon-sur-Voueize-Gannat-Chateldon.

A partir de cette dernière localité, la limite oblique franchement vers le sud, passe entre Roanne et Thiers, laisse sur sa gauche Saint-Etienne et franchit le Rhône entre Valence et Montélimar... " (Descendant vers la Provence, à travers le Dauphiné), " elle déborde largement dans les vallées provençales du Piémont ".

Dans cette aire vivent quelques treize millions d'hommes. Beaucoup sans doute ne parlent plus leur langue d'origine. Un grand nombre la comprennent encore. Tous ont gardé des caractères communs qui les distinguent de ceux qui ne parlent depuis toujours que le français.

Ce pays, le nôtre, n'a jamais eu d'existence politique en tant qu'état : Quel nom donner à cet ensemble de provinces, rattachées à l'Etat français les unes après les autres par les rois de France, " l 'universelle aragne " ?

On l'a qualifié successivement de roman, de provençal, de limousin, voire de catalan. C'était prendre la partie pour le tout et un dialecte pour la langue.

Un grand romaniste, Joseph Anglade, l'un des fondateurs de l'Ecole occitane, nous le verrons, auquel j'emprunte ces précisions, ajoute: " Le mot Langue d'Oc a désigné d'abord le pays où se parlait cette langue; c'était une expression géographique.

Le pays de langue d'oc s'appelait en latin Occitania (Formé sans doute sur Aquitania).

C'est Dante qui parait avoir employé le premier cette dénomination pour désigner la langue et l'opposer ainsi à la langue d'oïl (français) et à la langue de si (italien), d'après la particule servant à l'affirmation.

Sur Occitania ont été formés les adjectifs latins occitanus, occitanicus et les adjectifs français occitanique, occitanien, occitan (ce dernier terme plus récent), qui seraient excellents et qui ne prêteraient pas à la même confusion que provençal.

La seule objection qu'on puisse faire à l'emploi de ces termes, c'est qu'ils sont relativement récents et qu'ils n'ont pas été consacrés par l'histoire. Cette dernière objection ne nous paraît pas avoir d'ailleurs beaucoup de valeur.

Ces termes (occitanique, occitanien) ont été mis à la mode par Fabre d'Olivet, dans ses Poésies Occitaniques, et par Rochegude, dans le Parnasse Occitanien et le Glossaire Occitanien ".

Le fabuliste Florian qui, né à Sauve dans le Gard, vivait exilé à Sceaux où se trouve sa tombe, s'écriait dans son roman Estelle: " Je te salue, ô belle Occitanie ! ".

Après ces témoins, venus d'Occitanie, pourquoi ne pas invoquer une plus illustre caution ? On ne récusera pas Chateaubriand pour la qualité de la langue.

Il prend les eaux à Cauterets en 1830. " Voilà qu'en poétisant, dit-il dans les Mémoires d'Outre-Tombe, je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave; elle se leva et vint droit à moi; elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: patuit Dea ".

Que ces choses-là sont bien dites ! Mais il y a le terme d'occitanienne que l'Enchanteur accrédite dans nos lettres en même temps que sa belle inconnue, qui s'appelait d'ailleurs Léontine de Villeneuve: " J'ai laissé s'effacer, continue-t-il. l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur... " .

Joseph Anglade, pour sa part, écrivait beaucoup plus tard, en 1920. Depuis lors le terme d'occitan n'a cessé de gagner du terrain dans le domaine de la langue d'oc, encore qu'on s'obstine à le contester avec véhémence, d'une manière assez peu pertinente souvent et pour des raisons étrangères à la littérature.

Quoi qu'il en soit, il passe dans l'usage et, Joseph Anglade le notait justement, il est " commode pour désigner l'ensemble des dialectes d'oc " . Appelons donc Occitanie les pays où l'on parle encore peu ou prou la langue d'oc.

L'un de ses plus ardents militants, Yves Rouquette, la définit non sans humour: " C'est le pays des deux mers, Atlantique et Méditerranée, s'ignorant l'une l'autre. Il se compose de trois montagnes avec quelques plaines entre. Toute autre définition, ajoute-t-il, relève de la rêverie poétique ou politique " .

Mais ni ces montagnes, ni encore moins ces plaines, ne sont fermées. L'Occitanie, puisqu'Occitanie il y a, fut toujours une terre de passage, une terre d'accueil. Ouverte aux races les plus diverses, perméable aux idées venues d'ailleurs, " foyer de convergence de mille courants qui parcourent l'Europe ".

Aire trop accessible aux conquérants, lesquels ne s'y fixent jamais bien longtemps, toujours poussés par de nouveaux venus dont le dernier sera le roi de France. Les habitants de cette " terre du Bon Dieu " finiront par devenir eux-mêmes par opposition aux étrangers qui ont si souvent foulé leur sol.

Sur ces régions ouvertes de par leur situation géographique à tous les vents de l'histoire, les indigènes s'habitueront, comme les paysans de Mistral, à les voir passer les uns après les autres: Vous verrez les barbaries passer Et passer les civilisations, Veirés passa li barbario Emai li civilisacioun !

A ces frottements infinis, comme une pierre se polit à l'eau du torrent, leur caractère se précisera, en s'assouplissant; ils se rétracteront un peu sur eux-mêmes. D'où, comme le note si justement Michel Roquebert, " ce courant de non-conformisme qui colore incontestablement l'histoire de l'Occitanie " .

Pierre Grimal y voit, pour sa part, " un goût républicain de la contradiction " .

Un prestigieux orateur de chez nous fixait récemment les traits des indigènes des pays d'oc: " Ce mélange qui fait les hommes de notre terre occitane: la logique et la dialectique latines, l'humour gaulois et un irrésistible penchant à la fronde " (Maurice Faure Allocution à Douelle 1980).

Peuple trop souvent soumis au reste pour se soumettre jamais vraiment ! Pays de petite propriété paysane, de polyculture et d'industrie sans grande envergure, de planteurs de tabac et de coopératives viticoles à mesure humaine, où villes et campagnes se compénètrent.

Le mouvement communal s'y développe souvent au Moyen âge jusqu'à une indépendance complète, dans des cités qui deviendront " ces petites villes accablées d'histoire " dont nous avons hérité.

Des républiques ! Autant de républiques que de communautés ! Plusieurs villes principales, mais pas de capitale vraie, puisque point d'état ! Le pays " francien " s'unira assez rapidement, et nous y rentrerons de très bonne heure, sous une dynastie qui montrera moins d'éclat que de ténacité.

L'Occitanie, toujours morcelée, selon son tempérament profond, mosaïque de provinces qui, avec une âme commune, n'ont jamais eu d'autre communauté que linguistique. Encore la langue y demeure-t-elle divisée en dialectes et en sous-dialectes innombrables !

Ses princes successifs, assez souvent descendus avec leurs reîtres des plaines du Nord, cadets des diverses familles royales, se révoltent régulièrement contre leurs cousins d'Austrasie ou d'Ile de France pour se faire enlever leurs apanages. L'Occitanie, longtemps romaines, la plus romaine des provinces, sous le nom de Septimanie, deviendra gallo-romaine après Jules César; sur elle règneront ensuite les Wisigoths, avant les Francs;

elle faillit devenir arabe; elle fut même, très exactement huit mois ! aragonaise sous Pierre II...

Changea-t-elle jamais tellement ? Le soleil et une certaine douceur de vivre, qui lui fait accueillir le voyageur et le nouveau venu, cette fameuse convialité dans les relations humaines, sinon toujours dans les querelles d'idées, où l'on va facilement jusqu'à verser le sang, et ceci dans tous les partis !

Pays qui se cherche encore ! Où, disent de mauvaises langues, on verrait plus de beaux parleurs que d'hommes d'action... De beaux parleurs, nous n'en avons jamais manqué depuis les origines et Sidoine Apollinaire jusqu'à Mirabeau et Jaurès...

Quant aux hommes énergiques qui ont marqué dans l'histoire, ils sont trop; nous ne dresserons pas la liste par pudeur...

D'aucuns ont même choisi carrement l'aventure, et nos censeurs ne sont pas sans en avoir entendu parler: l'aventure des croisades avec Raymond IV de Toulouse, celle de la charité avec Vincent de Paul, celle de la mer avec La Pérouse.

Terre de contrastes ! Pays de montagnes escarpées et des plus belles plaines dc France, de côtes incomparables et d'un arriere-pays qui doit bien avoir quelques charmes puisqu'il est envahi tous les ans par des "étrangers" !

Pays accueillant a la doctrine cathare qui condamnait l'amour, mais qui a vu fleurir l'Amour courtois qui devait si prolondement marquer toutes les littératures du continent !

Pays de brillantes dynasties qui, n'arrivant pas a fixer leurs domaines, s'en vont règner sur des terres étrangères !...

Sa plus illustre Duchesse (pour ne pas parler ici de la Reine Jeanne de Naples, Comtesse de Provence !) Alienor d'Aquitaine, petite-fille du premier troubadour, mère de Richard Coeur-de-Lion, poète et roi, manqua de mettre l'Europe dans son lit, si nous en croyons Bernard Manciet:

"Alienor d'Aquitainc, dit-il,... faisait justement a elle seule un empire. Elle ne pouvait que divorcer d'avec un roi de France aux moeurs d'enfant de choeur. Elle se remaria avec un beau Plantagenet (qui entre parenthèse lui en fit voir de toutes les couleurs !) et du coup, continue notre auteur, elle devint nièce et femme des ducs de Normandie, nièce et mère des comtes de Bretagne, tante du comte de Champagne, nièce et belle-mère des Raymond de Toulouse, grand-mère de Blanche de Castille, et belle-fille et belle-mère et grand-mère des empereurs d'Allemagne... ".

Notre Duchesse n'en demeure pas moins occitane par sa naissance et par la langue qu'elle parlait, laquelle était alors, avec le latin, la langue de culture de l'Europe, comme le francais le deviendra seulemcnt après Louis XIV, au dix-huitième siècle.

Quelle est donc cette langue familière aux princes, aux empereurs et aux papes d'Avignon ?

Eh bien, c'est le patois méprisé, "nostra lenga mespresada" qu'on nous défendait sévèrement de parler à l'école de mon enfance. Heureusement que nous n'avons pas obei !

Le patois bon pour les jurons, les attelages de boeufs et les galéjades:

" Patois bon pour un cul-terreux qui tient l'aiguillade et l'araire...

Pates bon per un pè-terros que ten l'agulhada e l'esteva... "

C'est en ces termes que mon maitre, Jules Cubaynes, résumait l'opinion d'un ministre éphémère, qui voulait frapper d'ostracisme dans les écoles notre langue maternelle.

II faut dire que les Républiques avaient toujours considéré la langue d'oc comme suspecte de réaction.

Le professeur Jean Bonnafous, un autre quercinois, venait justement de fonder la Ligue pour l'Enseignement de la langue d'oc à l'école.

Cette langue, fille ainée du latin, eut pour premier grand écrivain connu Guillaume IX, Duc d'Aquitaine et Comte de Poitiers, grand-père d'Alienor:

" Entre la fin du XII siècle et la fin du XIII, dit le bon poète Andre Bérry, f leurit dans le Midi de la France une poésie lyrique absolument originale...

Elle apparaissait dans l'enfance des peuples nouveaux, dans les premiers jours d'une seconde Europe latine; comme un jet d'eau fusant hors de la terre, elle s'épanouissait soudain en une corolle de perles brillantes...

Un peuple barbare, hier encore, s'exprimait en accents mélodieux, et ce fut d'emblée tout autre chose qu'une puérile chanson...

Il ne peut s'agir ici d'un cours de littérature occitane. Je ne rappellerai que quelques grands noms parmi les troubadours. Après Guillaume de Poitiers (1071-1127), voici Bertran de Born, mort avant 1215, chatelain de Hautefort, compagnon des rois anglais, les fils d'Alienor, chantre de l'amour et surtout de la guerre.

Bien qu'il soit mort à l'Abbaye de Dalon, refuge des troubadours, lorsqu'ils font pénitence à la fin, Dante le place en Enfer: " J'en vis un, dit-il, - et il me semble encore voir ! - un buste sans tête allait comme - allait chacun dans ce triste cortège - et il tenait sa tête tranchée par les cheveux, E il capo tronco tenea per le chiome ! "

Pourquoi un tel châtiment ?

Parce qu'il avait excite le " roi jeune", Henri Court-Mantel, à faire la guerre a son père, Henri II Plantagenet.

Bernard de Ventadour fut le plus grand poète du Siècle d'or.

Voici le récit de sa vie par Uc de Saint Circ. Il déclare la tenir du fils de la vicomtesse de Ventadour que Bernard avait aimée.

Nous citerons tout le passage qui depeint bien, me semble-t-il, les phases de l'Amour courtois, la manière et la vie des troubadours, princes ou gueux d'origine, mais élevés par leur talent jusqu'a la vie des cours

" Bernard de Ventadour naquit en Limousin, au château de Ventadour.

C'était un homme de petite extrace, fils d'un valet qui faisait office de boulanger et chauffait le four pour cuire le pain du château. Bernard était bel et adroit; il savait bien chanter el faire les vers; grands étaient son savoir et sa courtoisie. Le Vicomte de Ventadour, son seigneur, se prit d'affection pour lui, pour ses vers et pour ses chansons, et lui fil grand honneur. Le Vicomte avait une femme belle, gracieuse, jeune et gente, et elle aussi se prit d'affection pour Bernard et pour ses chansons. Elle tomba amoureuse de lui, et lui d'elle, si bien qu'il fit ses vers sur elle et sur l'amour qu'il lui portait. Leurs amours durèrent longtemps avant que le Vicomte s'en avisat. Et quand le Vicomtc s'en fut avisé, il chassa Bernard de sa présence; quant à sa femme, il la lit enfermer et garder. Alors, elle fil savoir à Bernard qu'elle lui donnait son congé, elle le pria de la quitter et de partir.

Et il la quitta et s'en fut trouver la Duchesse de Normandic (Alienor), qui était jeune et d'un grand mérite. Et Ies chansons de Bernard plurent fort à celle-ci. Il resta longtemps à la cour de la Duchesse, et il s'éprit d'elle, et la Dame s'éprit de lui - de quoi il fit maintes bonnes chansons. Mais le roi d'Angleterre la prit pour femme et l'emmena en Angleterre; Bernard resta là, triste et dolent. II quitta la Normandie et vint trouver le Comte de Toulouse à la cour duquel il resta. Et après la mort du Comte, il abandonna le monde, les vers, les chansons el Ies plaisirs du siècle; il se rendit a l'Ordre de Dalon, et là il finit".

Même vrai, du moins pour l'essentiel, n'est-ce pas là un beau conte ?

Citons encore Arnaud Daniel, un troubadour qui pratiquait letrobar clus, la poèsie hermètique, fort célèbre en son temps.

A la différence du frénétique guerrier de Hautefort, Dante place celui-ci au Purgatoire ou, fait unique, il le fait parler en langue d'oc, huit vers provençaux parmi les tercets de la Divine comédie:

Je suis Arnault qui pleure et vais chantant,
Je vois avec regret mes folies du passé
Et vois avec joie le bonheur qui m'attend...
Qu'il vous souvienne à temps de ma douleur !..
.

Ieu sui Arnaut que plor e vau cantan,
Consiros vei la passada folor,
Et vei, jausen, lo joi qu'esper, denan...
Sovenha vos a temps de ma dolor !

Nous pourrions énumérer des dizaines et des dizaines de troubadours, en France, en Allemagne, en Italie, en Sicile, en Espagne, au Portugal ou même en Angleterre.

Des princes et des gueux, des évêques et des moines.

Jaufré Rudel, Marcabrun, Guiraut de Borneil, Gauceim Faidit, la Comtesse de Die, Raimbaut de Vaqueyras, Peire Vidal, Folquet de Marseille, Le moine de Montaudon, Peire Cardenal, Sordel, Guiraut, Riquier.

Vous aurez remarqué que je ne nomme pas beaucoup de quercinois. Il y en eut, mais de second rang: Raymond de Durfort, Bertran de Gourdon, le Vicomte de Saint Antonin, Uc de Saint Circ lui-même, le plus connu de tous.

Encore est-ce surtout comme biographe de ses confrères !

Mais qui nous parlait donc de ces poètes quand nous étions sur les bancs de l'école ? Car il fallait aussi récrire l'histoire... On nous avait enseigné que Paris refermait le monde.

L'histoire de France celle des Français, en particulier dans l'ordre politique, s'inscrivait toute autour de la " grand'ville ". Nos manuels ne s'égaraient guère en dehors d'un cercle qui allait de Chambord à Compiègne et de Troyes à Saint-Clair-sur-Epte.

Si ce n'est dans des expéditions militaires pour la mise au pas de quelque sujet turbulent. Le résultat ? Allez vous promener autour de Paris: la moindre localité porte un nom historique;

entrez dans la Capitale: vous trouvez comme un grand village dont vous connaissiez déjà l'essentiel; vous avez l'impression d'y être chez vous !...

Parcourez au rebours le Midi de la France, Partout où retentit le sonore parler d'oc, Pertot ont rebombis lo preclar parlar d'oc ! selon un beau vers de Perbosc, vous ne savez qu'à peine le nom des villes principales; vous traversez de charmants villages, aux noms suaves, mais inconnus, où sans doute il ne s'est jamais rien passé...

Du moins ne nous l'avait-on jamais dit ! Ce temps est heureusement révolu. Des historiens de valeur ont rouvert le dossier de l'histoire de France en y incluant l'Occitanie.

D'aucuns iraient même jusqu'à en oublier le point de vue français. Qu'il est difficile de raison garder !

Cet apophtègme, il est vrai, appartenait au roi de France. On le lui fit bien voir ! Telles défaites du Capétien deviennent des victoires de l'Occitanie, dans des récits plus polémiques qu'objectifs.

Et je songe avec affliction à je ne sais quel chanteur qui assimile quelque peu Saint Louis... à Hitler !

Lo papier es un bon ase, dit un proverbe de chez nous, le papier souffre tout, les guitares aussi !

Car, si l'on avait faussé l'histoire, en l'écrivant uniquement sous l'angle de Paris, il ne faudrait pas, passant aux extrêmes, écrire une histoire idyllique de l'Occitanie d'avant la Croisade.

Il serait erroné aussi de parler, comme on le fait souvent, du Comté de Toulouse comme d'un état Souverain et indépendant; ses princes et ses sujets reconnaissaient, au moins théoriquement en droit féodal, la suzeraineté du roi de France.

Je citais tout à l'heure Bertran de Gourdon; il a peut-être tué Richard Coeur de Lion, si c'est lui qui a lancé la flèche fatale. En 1211, deux ans avant Muret, il faisait hommage au roi Philippc-Auguste.

Les provinces du Midi se savaient donc françaises, au moins en droit, même si elles agissaient souvent, princes ou cites, en toute indépendance, comme des enfants à qui on n'a jamais imposé de discipline.

Que le roi de France n'est-il venu en personne essayer de les remettre dans le devoir, au lieu de laisser se ruer sur la malheureuse Occitanie.

Li baroun picard, allemands bourguignoun, Les barons picards, allemands, bourguignons, .

Sa présence aurait peut-être suffi. Il aurait en tout cas atténué le choc des frères ennemis. Mais Philippe-Auguste, par nécessité politique ou par astuce, a laissé l'Eglise s'empêtrer dans une aventure Sanglante, qui parut normale en ce temps-là, ne l'oublions pas ! mais dont éclatent à nos yeux les conséquences.

Les fleurs du Gai Savoir allaient se flêtrir sous le torrent dévastateur. Mais surtout les états du Comte de Toulouse furent réunis à la Couronne. Les choses auraient pu se passer autrement, ne serait-ce que par quelque mariage elc raison que les Occitans auraient préféré à ces " noces de sang ".

Il reste que la plupart des états du monde ont été forgés de même par le fer et par le feu. Les Etats-Unis ont pratiquement supprimé les Indiens dont les westerns nous décrivent le massacre.

Et qu'ont fait les Russes en Mongolie, au Turkestan, sans parler de l'Ukraine ou du Caucase ? Mais ne nous voilons pas la face ! on pourrait encore citer en Europe l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, la Suisse elle-même !

C'est une loi de l'histoire. Il est de bon ton maintenant dans la polémique occitane d'accuser de tous les maux la Croisade et l'Inquisition, l'Eglise et les Rois de France. On ne saurait contester la brutale férocité des croisés: une bande d'aventuriers, conduits par des seigneurs sans fortune, s'abattit sur l'Occitanie pour s'emparer du pays et fit place nette en massacrant tout sur son passage...

Le climat de l'époque était brutal, il n'est pas nécessaire de lire Bertan de Born pour s'en convaincre. Les Croisés trucidaient les cathares et leurs alliés catholiques; les cathares en faisaient autant à l'occasion.

Le prix de la vie humaine, si hypocritement professé à notre époque qui est celle des génocides massifs, n'était alors ni proclamé, ni pratiqué.

Nobles et soudards se battaient férocement, souvent pour le plaisir, et se tuaient avec allégresse. Mais les méridionaux ne savaient donc pas se battre ? Etaient-ils, avant la lettre, des partisans de la non-violence ? Absolument pas !

Seulement on ne fait pas la guerre qu'avec de bonne armes. Il y faut encore l'énergie et la volonté. Les délices de Capoue n'ont jamais favorisé les vertus guerrières. La guerre au surplus ne se gagne pas sans quelque fanatisme.

Ce sont les pauvres qui se battent bien parce qu'ils n'ont rien à perdre que la vie et tout à gagner. Le Midi riche et heureux fut très mal défendu.

La société occitane en outre était divisée contre elle-même. Le catharisme, répandu alors dans toute l'Europe, y était mieux reçu que partout ailleurs. Michel Roquebert analyse fort bien dans son Epopée cathare ce phénomène de la tolérance, une certaine tolérance du moins.

Car ce mot du Siècle des Lumières est aussi anachronique que la chose au Moyen âge. Cependant, et Robert Lafont le constate dans son Livre sur la France, " l'Occitanie, en accueillant le catharismc, reconnaissait beaucoup plus le droit à l'hérésie que l'hérésie elle-même ".

II serait tout à fait faux en effet de voir dans cette doctrine " l'âmc " de l'Occitanie et de sa culture. II faut citer ici Michel Roquebert:

" L'exaltation du catharisme, fruit de la séduction qu'il exerce ou de la simple curiosité qu'il provoque, a tendance à faire de lui la composante fondamentale du fait occitan médiéval - voire du fait occitan tout court, au point que, permutant les termes, certains esprits finissent par déceler du catharisme dans toute manifestation culturelle ou politique émanant du " Midi ".

On ne s'arrêterait pas à un mythe aussi grossier, qui dessert, hélas, la cause de l'historien si ne se posait à travers lui le problème de la personnalité profonde d'une ethnie provinciale dont on sait qu'elle cherche aujourd'hui avec une sorte de passion désespérée, mais aussi avec exigence, à donner un contenu à sa propre conscience de soi.

II est grave -à moins que ce ne soit simplement puéril - de marquer à tout prix cette Occitanie, dont les préoccupations concrètes sont certainement tout autres, au sceau d'une pensée qui eut ses déterminations historiques précises, et qui ne fut, à tout prendre, qu'un " moment " parmi d'autres " .

II reste que la Croisade fut lancée et nos provinces conquises sous le prétexte de l'hérésie. Etait-elle le fait de la majorité de la population ? Il ne le semble pas. A cette époque de crise, nous dirions de mutation on voyait apparaître toute sorte de fraticelles qui prétendaient ramener l'Eglise à la pureté primitive.

De nombreux chrétiens " rêvaient d'une Eglise sans clergé et sans temple " et donc sans sacrements et sans messe. N'avons-nous pas entendu des phrases qui font écho à celles-là ? Rien de nouveau sous le soleil.

D'autre part sévissait plus que jamais un phénomène constant chez nos méridionaux, L 'anticléricalisme. Les homme d'Eglise furent toujours envahissants, d'autant plus qu'ils ne s'en rendent pas compte. Pire que celà ! en ces temps lointains ils se faisaient aussi percepteurs !...

Les occitans n'ont jamais apprécié les institutions qui recrutent des " parasites " et qui perçoivent des impôts.

Prêtres et moines pullulaient en ces temps-là sans mener toujours la vie la plus édifiante. Mais surtout, surtout, ils levaient la dîme... Nous connaissons encore dans telle de nos paroisses rurales lo sol del dèime, la place de la dîme.

Les paysans n'aimaient pas la place de la dîme ! Mais le pire, c'est que le clergé ne la percevait pas toujours. Cette dime, honnie des paysans, les seigneurs locaux s'en étaient approprié la levée au cours du XIe siècle.

Pour ne pas avoir à la rendre aux clercs, beaucoup se déclarèrent cathares. Ces seigneurs, les notables d'alors, passés à l'hérésie, furent brisés et expropriés par une croisade qui leur enleva leurs domaines et leurs châteaux.

L'un d'eux avait nom Montségur... Dès lors troubadours et jongleurs n'auraient plus eu de cour où donner leurs chansons. La réalité est quelque peu différente.

Les historiens, occitanistes ou non, accordent sans doute trop d'importance à la défaite de Muret. Muret ! Montségur ! Je ne renie certes pas la vague d'émotion profonde que ces noms provoquent en moi: j'ai prêché à Muret pour marquer un anniversaire de deuil; je me sens solidaire des cremats de Montségur, encore que je n'aie rien du cathare,

Et j'ai baisé la pierre au seuil de ce haut-lieu
en laissant à la miséricorde de Dieu
Victimes et bourreaux de l'horrible fournaise !

Cela dit, parce qu'il fallait le dire, il convient de garder la tête froide. Muret ! Montségur ! II est ainsi des lieux et des dates qui deviennent un symbole par quelque fermentation de l'histoire.

Après Muret la culture occitane continuera. Mais la société dont elle était l'expression évoluait rapidement. Les moeurs et les hommes changent, comme toujours. Le chant des troubadours va s'affaiblissant. Il en est ainsi de toutes les cultures qui ne durent jamais qu'un temps.

Il serait profondément vain de vouloir en arrêter la marche inéluctable. Avec la Croisade naît une littérature politique et satyrique. La poésie hermétique et riche, lo trobar Clus et lo trobar ric, se développent.

On écrit peut-être davantage en oc; mais on n'écrit plus d'aussi bonnes chansons. L'influence de l'Eglise a-t-elle infléchi l'Amour courtois, cette exaltation de la femme, bien antérieure à nos mouvements féministes modernes, vers une glorification d'un idéal féminin abstrait incarné dans la Vierge Marie ?

En tout cas la première fleur attribuée par le Collège de la Gaye Science, en 1324, sera un lys d'or donné à Arnaut Vidal de Castelnaudary pour un poème en l'honneur de la Vierge.

Les institutions créées par l'Eglise et la monarchie en Occitanie au cours du XIIIL siècle en ont changé l'esprit: à l'insouciance, à la fantaisie à l'audace intellectuelle qui avaient engendré le Gai Savoir, va succéder une discipline, peut-être nécessaire, mais mortelle pour la culture d'oc.

Pour maintenir la poésie des troubadours sept toulousains avaient fondé en 1323 le Consistoire du Gai Savoir. Leur Chancelier, Guilhem Molinier, rédigea Las Leys d'Amors. Ce recueil, magnifiquement relié, préside toujours aux séances publiques de l'Académie des Jeux Floraux, la plus ancienne compagnie littéraire d'Europe.

Charles Camproux note l'importance de ce traité du Style dans son Histoire de la Littérature occitane que j'utiliserai souvent au cours de cet exposé " Les leys d'amors, dit-il, nous paraissent exactement le Symbole du passage d'une civilisation agonisante à une nouvelle civilisation ".

Elles sont, dit-il plus loin, " le plus important ouvrage de linguistique et de rhétorique telles qu'on pouvait les concevoir à un moment où les préoccupations philosophiques et religieuses s'imposent partout... " .

La production occitane, en prose et en vers, ne diminue pas pour autant, encore qu'elle change de ton et de niveau. Cela durera jusqu'au début du XVIe siècle...

En 1512 le Consistoire des Jeux Floraux, qui entre temps avait admis le français à ses concours, ne couronnera plus d'écrivains occitans, et cela pour une raison sans appel: l'absence de tout concurrent ! on écrivait toujours en patois, on n'écrivait plus en langue d'oc.

Le fameux Edit de Villers-Cotterêts sanctionnait presque une situation de fait: " A la date de 1539, l'ancienne littérature occitane n'était plus, parce qu'il n'y avait plus de civilisation occitane consciente ".

Signe du temps, notre Clément Marot écrit:

N'ayant dix ans en France fus mené,
là où depuis me suis tant promené
Que j'oubliai ma langue maternelle
Et grossement appris la paternelle...

Tout au long des siècles où vont triompher la Renaissance et le classicisme Français des hommes des pays d'oc écrivent leur langue à l'occasion pour le peuple qui la maintient: du théâtre, des catéchismes, des livres de recettes...

La prédication se fait en occitan, en patois, si vous voulez. Le vénérable Alain de Solminhiac, un grand évêque de Cahors auquel on témoigne de nouveau de l'intérêt à Bordeaux, à Rome, voire même en Quercy, ordonne à ses curés d'utiliser cette langue, qu il entend lui-même assez mal, afin de se faire mieux comprendre des fidèles.

Quant aux bonnes recettes, écoutez le titre de l'une d'elles, publiée à Toulouse, chez Colomiès, en 1555: " Las nonpareilhas receptas per la las femnas tindentas, rizentas, plasentas, polidas e bellas et aussi per las fa plan cantar et caminar honestament et per compas... ". Comment traduire ? Essayons ! " Les recettes sans pareilles, pour rendre les femmcs sémillantes, rieuses, plaisantes, jolies et belles et aussi pour les faire bien chanter et cheminer honnêtement et en mesure... " Le charmant programme, messieurs !

Du XVI au XVIII siècle quelques bons écrivains maintiendront le flambeau d'une langue qui se débilite en se divisant, faute d'avoir eu un pouvoir politique pour la consacrer.

Pey de Garros à la cour de Béarn traduit les psaumes en gascon sur l'ordre de Jeanne d'Albret.

Pierre Goudouli publie à Toulouse le Ramelet moundi en 1617.

Le curé de Saint-Clar-de-Lomagne, l'abbé d'Astros donne des Géorgiques ... Il est assez curieux de noter la place de ce genre bucolique dans les productions des ecclésiastiques: des Quatres Saisons de d'Astros aux Quatres saisons de Claude Peyrot, le prieur de Pradinas en Rouergue.

N'oublions pas les Quatre Saisons de Vivaldi, il prete rosso, comme on l'appelait à Venise. Ni la traduction des Géorgiques latines par l'Abbe Delille, dont les vers sont moins méprisables qu'on ne l'entend redire dans les littératures !

Et nous terminerons par la traduction de l'abbé Cubaynes, dans les années trente, où mon curé me révela Virgile.

L'Ancien Régime laisse donc la langue d'oc subsister dans la vie quotidienne du peuple, se réservant de lui interdire l'accès à la Culture, puisque Villon l'a dit, " Il n'est bon bec que de Paris ! "

Mais le pays vit dans une agréable diversité d'us et de coutumes séculaires, même si la langue du roi, devenue langue administrative, prend des termes et des accents bien particuliers dans chaque province du royaume. "

C'est seulement au siècle des Lumières, fait remarquer justement l'excellent historien qu'est M. Jean Lartigaut, que les beaux esprits souffrirent de ce manque d'unité et c'est surtout la Révolution Française fondant une république " une et indivisible "qui s'acharna contre les particularismes linguistiques.

Tous les régimes du XIX siècle continuèrent dans le même sens sous l'action d'une même administration se perpétuant sous diverses cocardes "

Les Révolutionnaires, conduits par le célèbre abbé Grégoire, avaient de qui tenir. Les philosophes avaient fait l'opinion jusqu'au fond des provinces.

Le 5 janvier 1792, les Administrateurs du District de Sauveterre en Rouergue envoient à l'Assemblée nationale le poulet suivant: " Ce qu'il y a de plus pressant pour le moment, c'est que la langue nationale s'introduise dans nos campagnes; ce maudit idiome particulier est leur fléau et le tombeau de l'instruction... Ce malheureux jargon (-) étouffe le développement de nos idées en rétrécissant les connaissances dont la nation nous a fait présent... ".

Voilà ce qu'on peut appeler des citoyens véritablement éclairés !

Au travers des convulsions révolutionnaires le Romantisme s'ébrouait dans son berceau. Le moyen Age va devenir à la mode. Des écrivains un Fabre d'Olivet entre autres, des savants Rochegude, Raynouard pratiquent et étudient la langue des troubadours et publient leurs oeuvres.

D'un autre côté cette langue qu'on redécouvre dans les milieux cultivés va subir des assauts très graves dans le peuple qui la parle encore tous les jours: la conscription les chemins de fer, l'école.

Bientôt le peuple des campagnes et des villes commencera à avoir honte de son parler.



Dis Aup i Pirenèu e la man dins la man,
Trobaire, aubouren donc lou vièlh parla roman !
Aco's lo signe de familhari
Frederi Mistral.

Mais la providence veille: elle va susciter Mistral.

Vous l'avouerai-je c'est pour cela que je ne désespérerai jamais de ma langue maternelle.

Il naît à Maillane le 8 septembre 1830. Il n'est certes pas le seul écrivain d'oc de son temps. Mais il galvanisera par son génie la Renaissance.
Citons ici une fois de plus Charles Camproux ! II dit si bien d'une façon plus précise ma pensée sur Mistral:
" Fils de paysans, Mistral est peuple;
F'ils de paysans aisés, il sera licencié en droit; mais il mettra à profit ses années d'études universitaires pour lire tout ce que la bibliothèque d'Aix met à sa disposition en fait de littérature et d'histoire des pays d'oc.
Fils du peuple et érudit, Mistral unit en lui les grands courants qui animaient alors les Lettres occitanes.
De plus, jouissant d'une aisance assurée, il dispose de tout son temps, qu'il passe exclusivement en pleine terre de Provence. Il a une âme de gentilhomme: son ambition sera haute et désintéressée, refaire une langue, refaire un peuple.
Cette ambition, il est le seul qui puisse la réaliser, parce qu'il trouve en lui et autour de lui toutes les conditions favorables. De plus, il a du génie, un génie comme on n'en rencontre que par exception dans l'histoire des lettres humaines.
Enfin, dès que ce génie de poète s'éveille en lui, il a déjà, tout près de lui, Roumanille, l'organisateur " .

Mistral avait d'abord été à l'école des cigales, à Saint-Michel-de-Frigolet; mais comme on y faisait surtout des plantié, l'école buissonière dans la Montagnette, sa mère le mit en pension à Avignon.

Là, chez M. Dupuy, il rencontre Mathieu et Roumanille, avec qui il fonderait un jour le Félibrige.
Roumanille, fils de jardiniers de Saint-Rémy, y faisait office de surveillant. Je laisse la parole à Mistral dans ses Memori e Raconte, Mémoires et récits : " un dimanche, pendant que l'on chantait vêpres, il me vint dans l'idée de traduire en vers provençaux les psaumes de la pénitence et, alors, en tapinois, dans mon livre entr'ouvert, j'écrivais à mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version:

Que l'isop bagne ma caro.
Serai pur: lavas-me lèu
E vendrai pu blanc encaro
Que la tafo de la nèu !

Mais M. Roumanille qui était le surveillant, vient par derrière, saisit le papier où j'écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent M. Dupuy, qui fut, paraît-il, d'avis de ne pas me contrarier; et, aprês vêpres, quand, autour des remparts d'Avignon, nous allions à la promenade, il m'interpella en ces termes:
- De cette façon, mon petit Mistral, tu t'amuses à faire des vers provençaux ?
- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
- Veux-tu que je t'en dises, moi ? Ecoute... "
(Et le surveillant lui lut bon nombre de ses pièces, qui émerveillèrent l'enfant)

Frédéric Mistral publiera Mirèio en 1859.

Comment le ministre Fortoul chargea-t-il l'obscur poète Adolphe Dumas d'une mission dans sa province natale au titre de l'instruction publique ?

Comment Dumas rencontra-t-il Mistral ? Comment fit-il connaître son chef-d'oeuvre à Lamartine ? Comment Lamartine fut-il ébloui à cette lecture et comment, dans le fameux Quarantième Entretien, lança-t-il le poète dans les étoiles ?

Une telle suite de coïncidences heureuses ne peut pas être l'effet du hasard. C'est un coup du Bon Dieu !

Ce fut d'emblée la gloire, dit Charles Camproux, une gloire rapidement mondiale: une gloire dans laquelle Mistral sut vivre pendant plus de cinquante ans sans broncher, si bien que, de son vivant même, il parut immortel.

Dès Mirèio cette immortalité le fit ranger aux côtés d'Homère, de Virgile et de Dante... " .

Mais Mireio n'est que le premier d'une Suite de chefs-d'œuvre dont chacun suffirait à la gloire d'un poète.

Œuvre immense: Mirèio, Calendau, Lis Isclo d'Or, Nèrto, Lou Pouèmo dou Rose, Lis Oulivado; des livres de prose, dont nous n'avons guère encore que ceux qu'il a publiés de son vivant; enfin Lou Tresor dou Felibrige, dictionnaire qui, sans faire oublier les travaux antérieurs et en particulier ceux d'Honnorat où Mistral a beaucoup puisé, n'en demeure pas moins l'outil de base pour le travail des écrivains d'oc.

Mais c'est surtout son oeuvre poétique qui est incomparable: " Qu'elle soit épique ou lyrique, dit Charles Camproux, nulle autre au XIX Siècle européen n'arrive à égaler sa perfection.

C'est là un sujet d'étonnement sans cesse renouvelé: quelle que soit l'inspiration, l'oeuvre est parfaite. ont peut ne pas aimer tel ou tel thème mistralien... On peut même estimer qu'au fond, telle inspiration n'est pas réellement poétique, le miracle est là: nous y trouvons la poésie.

Tout ce que l'on a pu dire sur la poésie pure tombe devant le moins bon des poèmes de Mistral: le sujet le plus impur y devient poésie. Là est le mystère du génie...

Les illusions, fécondes d'ailleurs, du surréalisme et celles de la poésie pure, ne doivent point nous empêcher de voir la vérité: Mistral fut un parfait, un grand, un pur poète, parce qu'il fut le poète de la Provence, non pas à cause de son sujet -la Provcnce elle-même-mais parce qu'il était lui-même son sujet, de même que Dantc fut la divine comédie, Milton Le paradis perdu et Homère l'Iliade et l'Odyssée... ".

Dans son Mistral, Mage de l'Occident, notre compatriote, Marcel Décremps, auquel rien de ce qui concerne Mistral ne demeure étranger, exalte, pour sa part, le "chantre divin" de Maillane qui, dans ses recueils lyriques, mais aussi dans ses épopées, atteint sans effort " le chant pur de l'âme, la mélodie inoubliable et profonde ".

Notre ami caractérise ensuite parfaitement la poésie de Mistral: " ce n'est point là une poésie cultivée en serre, elle pousse en plein terreau provençal. Traditionnelle, elle paraît n'avoir subi aucune influence moderne, ce qui n'implique pas qu'elle soit pour cela étrangère à l'âme contemporaine. Son origine se situe au confluent de deux courants très anciens, l'un humaniste et l'autre populaire, que Mistral a su capter et réunir en des compositions admirables d'art, d'élévation et de fraîcheur "

Cet homme providentiel pouvait dès lors donner sa " vitesse de croisière " au Félibrige qu'il venait de fonder avec sept de ses amis, li primadié au castelet de Fontségugne, le 21 mai 1854, jour de Sainte Estelle.

Autour de Mistral de nombreux poètes se levèrent. Le plus grand, Théodore Aubanel, émule de Bernard de Ventadour et de Baudelaire, écrivait La Miugrano entredubèrto, La Grenade entrouverte, Li Fiho d'Avignon Les Filles d'Avignon, Lou Pan dou Pecat, Le Pain du Péché, drame bouleversant.

J'ai beaucoup aimé Aubanel dans mon jeune temps et su par coeur de nombreuses strophes de La Miugrano avant même de lire Mirèio...

Aubanel chante un amour cruel, païen et chrétien tout ensemble, profondément humain en somme, l'un des plus grands poètes de l'amour de toutes les littératures.

Le Félibrige se proposait de restaurer la langue, de maintenir les traditions, de redonner au peuple d'oc conscience de lui-même; il voulait obtenir l'enseignement de son parler dans les écoles.

Le mouvement comprend des mainteneurs avec, à leur tête, un Consistoire, composé de cinquante majoraux, répartis dans toute l'Occitanie, Dis Aup i Pirenèu. Ils élisent un président qu'on appelle Lou Capoulié; les premiers furent Roumanille et Mistral.

L'actuel est M. René Jouveau, professeur honoraire à l'université d'Aix-Marseille.

Le nom de quelques majoraux ? L'abbé Bessou, Antonin Perbosc, l'abbé Salvat, Marcel Fournier, du Périgord, Henri Mouly, l'abbé Cubaynes, André Chamson.

Les fondateurs du Félibrige, Roumanille et Aubanel en particulier, plus tard Joseph d'Arbaud, étaient ce que nous appellerions des hommes de droite.

Mais, à côté de ces " blancs du Midi " apparurent bientôt des " rouges du Midi ": Félix Gras, qui fut capoulier, mais surtout L. Xavier de Ricard et Auguste Fourès, poètes et hommes d'action, qui de Montpellier à Toulouse se voulurent hommes d'oc, fédéralistes et républicains.

Mistral, pour sa part, se tint toujours au-dessus de ces querelles. On trouvera dès lors, dans le Félibrige ou en marge du mouvement, d'ardents républicains et des monarchistes convaincus... "

Les lettres occitanes sont à peu près demeurées intellectuellement et politiquement partagées entre un mouvement nettement monarchiste et maurrassien... et un mouvement absolument oppose oscillant entre le fédéralisme libertaire de l'Ecole marseillaise et le communisme de certains éléments nés de la Résistance.

Entre ces deux tendances, le Félibrige s'efforce de maintenir une neutralité basée sur l'union autour de la langue " .

Entre temps la production occitane se développe dans tous les domaines: poésie, romans, revues, etc...

Un foisonnement ! Mais assez peu de lecteurs en dehors du petit groupe des auteurs eux-mêmes ! Il est temps de signaler ici dans le Félibrige une initiative qui aura des conséquences capitales.

Mistral avait adopté, à son corps défendant peut-être, une orthographe semi-phonétique. Le majoral-abbé Roux en Limousin, les majoraux Estieu et Perbosc en Languedoc à sa suite, voulurent reprendre l'orthographe historique de la langue, celle des troubadours et des actes administratifs jusqu'au début du XVIe siècle.

Cette écriture a l'avantage de s'adapter à tous les dialectes en gardant à chacun ses caractérisques. Il lui donnèrent le nom de graphie occitane, façon de marquer dans leur esprit qu'elle appartenait à tous. Ce ne fut certes pas sans remous.

En l9l9, ils fondèrent au château d'Avignonnet en Lauraguais l'Ecole occitane qui avait pour but principal la réalisation de cette réforme. Il y avait là des rouges et des blancs, la plupart majoraux et membres de l'Académie des Jeux Floraux: le Baron Desazars de Montgailhard, qui sera le premier capiscol de l'Ecole, Joseph Anglade, Prosper Estieu, Antonin Perbosc, Rozès de Brousse, Armand Praviel, Emile Ripert.

Mais bientôt un schisme se produisit. II fut toujours malaisé de lier au même attelage les artistes et les poètes. Genus irritabile vatum ! Mistral lui-même n'appelait-il pas le Félibrige un sa de garri, un sac de rats ?

A côté du Gai Saber, revue de l'Ecole occitane, allait paraître oc. Deux revues encore bien vivantes, grâce à Dieu !

Nous avions d'une part Joseph Salvat et de l'autre Ismaël Girard, deux bons ouvriers de la cause occitane. Alibert survint. Il voulut corriger et compléter Mistral dans son Trésor.

El mèsme dich a ieu, c'est lui-même qui me l'a dit ! Il voulut achever la réforme de Perbosc-Estieu.

Puis arriva la Libération. Il fallait refaire le monde, à commencer par l'Occitanie. Ce ne fut que l'I.E.O., l'Institut d'Etudes occitanes, qui a eu l'immense mérite d'amener à l'Occitanie un grand nombre d'universitaires. Il est en particulier à l'origine des Stages d'études que j'évoquais tout à l'heure, comme l'Ecole occitane, bien avant, avait fondé le Collège d'Occitanie, organe capital de notre renaissance.

Les uns et les autres travaillent de plus en plus la main dans la main. Les querelles de préséance s'estompent... Regrettons seulement que, dans le passé surtout, certains aient un peu oublié qu'ils avaient des ancêtres, comme tout le monde, et aussi que tels pères abusifs n'aient pas toujours reconnu leurs enfants.

Où en sommes-nous en cette année du cent cinquantième anniversairc de la naissance de Mistral ? Rappelons d'abord un préalable évident !

Sans Mistral, certains affectaient un temps de l'oublier, il n'y aurait pas eu de Félibrige; il n'y aurait pas eu non plus d'Ecole occitane; il n'y aurait pas eu d'I.E.O. ! Nous ne serions pas ici ce soir. Tout au plus quelque chercheur de Harvard, de Leipzig ou de Tokyo, peut-être même de Paris, s'intéresserait-il encore aux troubadours...

Mistral est le Père. On peut le contester; on peut même aller jusqu'à proclamer qu'il vécut dans l'illusion !... Sans lui felibres ou occitanistes n'existeraient pas.

Il est des évidences salubres qu'il importe de rappeler. Ou en sommes-nous donc ? Peut-on espérer quelque avenir pour cette Occitanie dont je viens de vous entretenir, trop longuement pour vous, trop brièvement pour le sujet ?

Les campagnes sont encore occitanes, au moins pour une bonne part, mais elles n'en ont pas conscience. Les villes ont oublié.

J'errais voilà deux ans dans une rue de la vieille cité d'Avignon... Je voulus faire un test. Je demandai à une dame d'un certain âge et de fort bonne apparence de m'indiquer le lieu de naissance de Théodore Aubanel; elle m'avait assuré être d'Avignon.

Eh bien, elle n'en connaissait même pas le nom ! Qui connait en Gascogne Michel Camélat, en Provence Joseph d'Arbaud, en Quercy Perbosc ou Cubaynes ?

Nos campagnes, malgré le formidable assaut qu'elles subissent, n'ont pas encore tout à fait oublié leur langue maternelle. Les élèves de nos écoles reprennent goût à ce parler. E l'ultimo moment, c'est l'extrême limite ! .

Un certain nombre d'entre nous qui l'avaient appris sur les genoux de leur mère l'auront fixé pour cette jeunesse dans des livres qui vaudront au moins comme témoins de la langue de nos ancêtres.

Nos campagnes retrouvent très facilement leur parler natal. Tenez ! le 27 juillet dernier, la messe fut enregistrée à la Télévision en provençal à Forcalquier, grâce à M. l'abbé Daumas, l'archiprêtre du lieu. De nombreux quercinois l'ont entendue et fort bien suivie. Plusieurs m'en ont fait part pour me faire plaisir.

Qu'est-ce que cela prouve ? Premièrement que la langue d'oc n'est pas morte: la surprise et la joie qu'ont eues ces téléspectateurs de l'entendre ! Deuxièmement que cette langue demeure une dans la diversité des dialectes. La traduction de la messe, que nous avons réalisée de conserve, provençaux, languedociens et gascons, est unique, mais peut être utilisée dans chaque dialecte. Mistral avait déjà démontré cette unité au Trésor du Félibrige...

La querelle qui voudrait imposer l'existence de plusieurs " langues d'oc ", de quelque hauteur qu'elle vienne, est contredite par l'histoire et par les faits. Nous avons fait une traduction unique de la messe que nos quercinois comprennent fort bien dans la version provençale.

Il ne saurait être question d'imposer le carcan d'une unité artificielle à un parler qui s'est toujours exprimé en dialectes, comme le fit le grec ancien, mais de reconnaître une unité profonde dans la diversité.

Nous aimons la même princesse qui revêt des atours différents. Mais peut-on encore espérer qu'elle vive longtemps ? Mistral se pose la question, et précisément dans la chanson de La Coupe, l'hymne sacré du Félibrige:

D'un ancien peuple fier et libre
Nous sommes peut-être la fin;
Et, si les Félibres tombent,
Tombera notre nation.


Mais il continue:
D'une race qui regerme
Peut-être sommes-nous les premiers jets...
Verse-nous les espérances !...


D'un vièi pople fier e libre
Sian bessai la f inicioun;
E. se toumbon li Felibre,
Toumbara nosto nacioun,
D'un raço que regreio
Sian bessai Mi proumié grèu...
Vuèjo-nous lès esperanço...

De quoi demain sera-t-il fait ? D'aucuns vont clamant (ils battent lc sein de leur mère !) que le Félibrige sommeille. Il fait ce qu'il peut et même beaucoup plus qu'il ne semble. Peut-être lui a-t-il surtout manqué, non pas tellement de faire, mais de faire savoir !

II n'en est certes pas de même du mouvement occitaniste. Je connais de très nombreux occitans qui servent la langue de tout leur coeur dans la presse, dans les écoles, dans la chaire chrétienne.

Des chanteurs, des diseurs de grand mérite, des chercheurs, des historiens et pas plus tard que l'autre dimanche à Lauzerte-en-Quercy. En outre nous ne manquons pas de " prophètes " qui lient l'avenir de l'Occitanie à des mouvements politiques ou sociaux: une certaine gauche affecte actuellement de prendre en compte les mouvements occitans.

Je ne peux ouvrir ici le chapitre d'une éventuelle politique occitane... Mais c'est un point où il convient de raison garder, comme l'a fait Mistral. Il a prononcé à la Sainte Estelle d'Albi, en 1879, un discours célèbre:
" Les corps célestes, dit-il, qui tournent et se meuvent si magnifiquement dans l'immensité de Dieu sont soumis, vous le savez, à deux forces majeures: l'une qui les lance à travers l'espace comme la pierre d'une fronde, l'autre qui les retient et les attire vers son centre. Du contrepoids de ces forces naît l'ordre miraculeux qui règne dans le ciel, naît éternellement l'harmonie du monde. Les sociétés humaines sont soumises aussi à deux mouvements contraires qui sont les éléments de leur progrès et de leur vie; ces mouvements sont le besoin d'unité et le besoin d'indépendance Et la suprême sagesse du législateur serait, je crois, de trouver l'équilibre qui doit contre-balancer et maintenir d'accord l'indépendance et l'unité, d'accomplir, en un mot, la loi de Notre-Seigneur Sicut in caelo et in terra " .

Cette sagesse contredit les revendications occitanistes excessives qui ne suscitent guère d'écho au reste dans l'opinion publique de notre Midi.

Elle est aussi une indication pour les pouvoirs publics qui, dans notre France, s'obtinent depuis toujours à tout centrer sur Paris.

Quoi qu'il en soit, il serait grave de lier l'avenir de l'Occitanie à un changement de société ce préalable qu'on entend proclamer à tort et à travers dans beaucoup de domaines demeure au moins très contestable.

Nous n'avons de préalable que la langue de la patrie. Il importe de ne jamais oublier qu'elle appartient à tous les enfants de l'Occitanie et que nul n'a le droit de s'en attribuer le monopole.

Pour ma part, j'ai écrit un poème qui a pour titre L'Occitanie française; cela dit assez que je ne la conçois que française ! L'histoire fut ce qu'elle fut; nous ne pouvons pas la refaire.

Le résultat de cette histoire, c'est la France :

Qui trouve en son berceau la culture latine
En fleur, des troubadours à Rimbaud par Racine,
Mistral, Hugo, Pascal, Voltaire, Bossuet,
N'imite pas l'enfant qui casse son jouet !...

Je ne renierai jamais ces vers on peut et on doit regretter la centralisation excessive que la monarchie et les républiques nous ont imposée de Paris.

Peut-être était-ce nécessaire; et certes nous avons besoin de Paris. Mais nous souhaiterions qu'on desserre un peu le corset.

Nous voudrions surtout voir refleurir la langue du terroir " De toutes les institutions humaines, dit Marcel Décremps, la langue est celle qui résiste le mieux à l'érosion du temps, celle aussi où s'affirme le plus profondément la personnalité d'un peuple " .

Nous conservons avec piété les monuments de notre pays. Les deux plus beaux sont sans conteste la langue française et la langue d'oc. Ne diminuons pas l'une au détriment de l'autre ! Appuyons-les plutôt l'une à l'autre !

Elles sont tellement menacées ! Gardons-les comme ce que nous avons de plus précieux au monde !

Aussi bien terminerai-je ce propos comme j'achevais mon Occitanie française.

La langue de Mistral et celle de Voltaire,
Dans un duo d'amour qui monte de la terre
Française, chantent tellement à l'unisson
Que les plus différents d'allure et de façon
Ne font qu'une famille heureuse qu'on jalouse,
Toulze
Dont les fils n'ont qu'un Coeur de Paris à Toulouse !


Sylvain TOULZE.

ET SI NOUS PARLIONS DE L'OCCITANIE
Extrait du bulletin de la Société des Etudes du Lot - Juillet Septembre 1980


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